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Annexe : Ecrits personnels
DIALOGUE AVEC LE TEMPS
I
L’Enfant : Quinze ans, j'ai quinze ans. Non ! Quelle erreur déjà seize, je viens de souffler les dernières lueurs de mon enfance.
Enfance trop vite oubliée, éclat de rire s’éteignant trop vite. Ces miroirs terribles qui refusent de me mentir et me montre déjà un sein trop lourd et un visage trop femme. Je me retourne !
Marche, cours, vole ! Mais un adulte ça ne vole pas. Pieds sur terre la tête trop loin des étoiles.
Tu es déjà morte me disent les regards vipères, frisson acide. Les voix bienveillantes m’exhortent à avancer.
Ah ! Que je hais ceux qui m’adorent, je refuse, avancer ne me sert plus à rien, je veux retourner près du ventre de ma mère, trop vite arrachée par les griffes du dragon. Je veux mentir à mon frère et lui rendre sa sœur et me chamailler en riant.
Enfance que l’on m’a volée revient moi, tu as oublié de m’embrasser et de me laisser un trésor à chérir.
Ah ! que je voudrais ne pas avoir pris ce tablier et ce biberon trop grand pour mes mains.
Mon dieu, à qui est ce visage, je n’y vois rien m’appartenant, comment ce trait au milieu du front peut-il être le mien? Donnez-moi ma gomme que je l’efface, donnez-moi un crayon que j’écrive mon histoire, donnez-moi un oiseau qu’il me la chante.
Seize ans, fleur de jeunesse, printemps d’un sourire à peine ébauché et pourtant je tremble, je tremble d’un jour ressembler à cette feuille de papier bientôt trop pleine, chargée de trop d’encre. Texte qui ne changera plus et qui ne pourra plus plaire et qu’aucune main ne caressera.
« Mais Maman, trois jours c’est long », j’entend encore ce cri passionné de la petite fille que j’étais et le rire attendri par lequel la blanche main a répondu à mon visage eurasien.
Ah ! Baudelaire pourquoi me l’as-tu offerte cette terrible angoisse que seuls ceux qui sont trop avides de vivre ont, pourquoi m’as-tu donné cette peur qui tue et qui m’enferme entre ses doigts déjà flétris. Cette cage couverte de miroirs et d’images du passé où le souvenir est une coupe amère que nous nous acharnerons à boire jusqu'à la lie.
Le Temps : Tu sais que tu n’as pas le droit, petite fille d’avoir peur de moi. Toi, qui pour l’instant cours plus vite que moi.
L’enfant : « L’instant », le mot est dit.
Le Temps : L’instant, l’éternité quelle différence ? Je ne compte plus, moi qui immortel vous regarde souffrir, moi qui immortel m’attache à vous et vous vois partir , moi qui immortel n’ai plus d’image n’ai plus de voix à trop avoir essayé de vous prévenir.
Moi, le temps je n’ai plus d’importance que pour ceux qui préfèrent m’écrire. Et c'est du poison coulant de leurs doigts que je savoure mes derniers instants.
L’Enfant : Que tu es laid, comment oses-tu te repaître de mon désarroi, je te hais pourtant je ne désire que te retenir dans mes bras. C’est seulement en t’embrassant de tout mon corps que je pourrais t’étouffer.
Le Temps : En es-tu sure ? Je te poursuivrai dans tous tes souvenir, tes photos, tes dessins.
L’Enfant : Dans mon reflet …
Le Temps : Crois-tu que tu peux étouffer ton reflet, tu ne feras que l’effleurer des doigts ou alors tu te noieras en lui, seul le dragon peut survivre à Narcisse.
ET oublier n’y pense pas car l’oubli c'est cette mort que tu fuis tant et tant.
L’Enfant : plume cesse de m’appeler l’Enfant, ma peau est encore lisse mais mon regard est voilé et mon esprit terni, appelle moi la VIEILLE.
Le Temps : A te complaire dans ton malheur tu m’as donné le plus délicat poison, plus jamais tu ne souriras. Tu m’as offert ton rire innocent.
II
Une scène vide avec seulement un massif berceau de bois richement orné , il est légèrement à droite de la scène. Une jeune femme tient dans ses bras un bébé. A l’air tendre de la femme on comprend que c’est son enfant, elle chante une chanson dont on entend la mélodie mais on ne perçoit pas les paroles.
Soudainement elle entend un bruit et après avoir embrassé son enfant une dernière fois et l’avoir reposé dans le berceau elle court hors de la scène. Un personnage drapé de noir entre sur la scène, son visage est blafard, il tourne autour du berceau après l’avoir longuement regardé.
Le Temps (il a un méchant rictus) : Souviens-toi. (pose l’enfant et repart)
Baissé de rideau rapide, levé de rideau rapide
La Mère : Depuis longtemps mon corps se vieillit, depuis longtemps les artifices et les riches parfums ne me séduisent plus. Depuis longtemps les photographies ne m’effraient plus. Je croyais avoir vaincu le temps qui n’avait sur mon esprit plus aucune emprise.
Ma passion infinie pour l’Objet me préservait de tout méfait, j’avais passé autour de mes hanches, par un beau mois de juillet qui ressemblait à l’éclat de mes yeux, la plus belle alliance. J’ai vu dans mon ventre un monde grandir et cet anneau posé autour de moi m’envahir. Un cœur à côté du mien s’est formé, s’est mis à battre. A battre si fort et avec une telle intensité que ce bruit a recouvert le mien. C'est à présent pour deux qu’il palpitait ce trésor. Chacune de ses larmes versaient des gouttes acides dans mon âme chaque rire coulant de sa gorge me faisait frémir d’un sentiment indescriptible.
Oui, j’avais vendu mon âme, mais le diable n’avait su me tenter et c’est au plus bel ange que je l’ai cédée.
Cet ange au regard pur, immortel de jeunesse. L’intelligence brillait dans ses mots et la fierté dans mes yeux arrondis par la surprise.
Ah ! Quelle échappée, le Temps je ne te connaissais plus, mon temps je l’offrais, ma vie était tienne mon cher enfant. Tes flots de sourires étaient ma fontaine de jouvence.
Le Temps : Comment aurais-tu pu savoir ?
La Mère : Comment aurais-je pu savoir, deviner?
Le Temps : Aucune source n’est jamais inépuisable, vaincre le Temps quelle prétention.
La Mère : Mais je t’ai vaincu, regarde-moi ! Le miroir ne possède plus mon image depuis longtemps, me pencher sur une eau claire ne m'effraiera ni ne me noiera . Regarde-moi, enfin écoute-moi ! J’ai gagné !!
Le Temps : Pauvre sotte, crois-tu être plus qu’une simple marionnette entre mes mains, pantin de bois croyant pouvoir un jour prendre vie ? Quelle innocence.
Vos plus grands sages n’y parviendront pas. La pierre philosophale existe et pourtant jamais elle ne pourra me dépasser. Quelle ironie terrible.
La Mère (sanglotant) : Pourquoi lui, pourquoi mon ange ?
Le Temps : Que tu es égoïste pauvre folle. Le crois-tu malheureux ? Ton fils est heureux………… pour l’instant.
La Mère : Mon bébé pourquoi as-tu quitté les bras de ta mère, elle t’aimait tant. Il a grandi impitoyablement, inexorablement. Si vite, il est parti. Le Temps, traître, étais tu si vexé d’avoir perdu ma vie pour courir sur celle de mon enfant ?
Le temps : Orgueilleuse te crois-tu si importante à mes yeux pour que je me consacre à toi de cette manière. Je ne fais que suivre mon cours immuable et ton fils en est heureux.
La Mère (dans un soupir) : Mon Ange.
Le Temps (un rictus) : Ton ange, il s’en va à travers les rides.
La Mère : Ma vie éternelle est toujours là mais ce sont les araignées qui grandiront sur ses mains dont j'ai peur à présent.
Epargne-le par pitié. (Elle s’effondre).
III
Le sage : A quoi me serve à présent toutes mes années d’étude et de méditation, dites-moi mes maîtres vous qui à cent ans n’aviez jamais le visage froissé de colère ou de tristesse. Les seuls traits marquant vos mains, vos joues creuses étaient le récit de vos exploits et vos yeux toujours serins pétillaient d’une joie enfantine. A quoi me serve à présent toutes mes années d’étude et de méditation, dites-moi mes maîtres vous qui à cent ans n’aviez jamais le visage froissé de colère ou de tristesse.
Les seuls traits ayant marqués vos mains, vos joues creuses sont le récit de vos exploits et vos yeux toujours serins pétille encore d’une joie enfantine.
Vous que la phrase « Tout ce que je sais c’est que je ne sais rien » ne semblaient plus inquiéter. Comment avez-vous su resté de marbre face à la mort hideuse face au Temps grinçant ?
Je sais tout de l’univers et de la vacuité des sentiments. J’ai appris à fermer les yeux pour échapper aux ombres de la caverne des illusions et maintenant je les ouvre pour saluer une dernier fois ces illusions que je n’ai pas réussi à abandonner et que j’aime encore. O vérité profonde je croyais vous avoir attraper. Je n’ai pas même pu vous effleurer. O philosophe tu n’es donc pas resté dans mon corps. Tu n’étais qu’une ombre plus vaniteuse que les autres.
O petite fille que je t’envie toi qui as compris que ta vie est dédiée à l’amour et à la profusion. O Temps, qu’as-tu fait…… je ne puis pas t’en vouloir.
Le Temps : Tu es le premier à me le pardonner.
Le Sage : Comment pourrais-je t’accuser, c’est avec désespoir que je le reconnais j’ai été maître de ma vie. J’ai eu cette grisante liberté et c’est avec elle que je me suis fourvoyé. Ah j’enrage, la liberté, la coupe des dieux, l’ambroisie ultime était à ma lèvre et je n’ai pas su la boire. Ah enfant trop sage tu seras malheureux je te le prédis.
Me voilà face à mon corps, face à mes os. Mon corps était autrefois vif et mon esprit brillant. Je sens une bête atroce, la sénilité qui me ronge tel un immonde rat. Mon intelligence, seul trésor que j’avais conservé. L’oubli guette ma mémoire, il traque mon nom. Me voilà réduit en poussière à trop avoir su oublier mon corps.
Le Temps : Ironie terrible que ce soit l’oubli qui t’apprenne mon nom.
Le Sage :Ah, J’enrage j’ai cru pendant cent ans qu’il fallait être sérieux, je veux m’amuser cher Temps je m’instaure marionnettiste. C’est beaucoup trop d’être sérieux je veux rire et profiter de mes dernières années. Je suis d’humeur à faire une grande folie. J’espère que le feu acceptera de me brûler.
Mais sache que je ne t’envie pas ton immortalité.
Le Temps : Et tu as la prétention de me le faire croire ?
Le Sage : Mais je te l’affirme. Car si je suis un vieux grison qui n’a pas appris ce qu’était la vie et son éclatant, je sais à quel prix l’éternité se paie et que le seul plaisir qui te tire de ton ennui est de nous voir nous tordre sur des montagnes de fange.
Je vois bien que les aiguilles de ton ventre se lassent de ces éternelles douze heures et que seul l’air crispé des passionnés qui t’observent le front trempé de sueur, t’amuse encore.
Le Temps : Tant pis pour ton esprit malade, j’allais te proposer la jeunesse éternelle.
Le Sage : Je la refuse.
Le Temps : Bien, je me retire.
Le Sage : Non, reste, j’ai besoin de compagnie……….(dans un murmure) m’offrirais-tu réellement la jeunesse éternelle ?
Le Temps : Vois-tu, même toi si sage, si grand tu cèdes.
Et oui je te donne volontiers l’éternité mais pas la jeunesse.
Le Sage (hystérique) : Peu m’importe, je ne puis souffrir l’idée de mourir, le néant.
Le Temps : Et bien devient Le TEMPS et offre-moi ta mort.
Mais tu seras malheureux. Tu auras tous mes souvenirs, tout mon passé. Ma lourde carcasse s’ajoutera à la tienne.
Le Sage (enflammé) : Mieux vaut les flammes de l’enfer plutôt que le néant.
Le Temps : Je suis heureux que tu sois bien fou. Le néant n’est pas là où tu le crois. Le repos m’attend et toi puisque tu l’as choisi souffre jusqu’à ce qu’un autre passeur accepte de prendre cette lourde rame.
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