Dorian Gray

Basil Hallward est un peintre, il est en ce moment sous le charme le plus complet de Dorian Gray, son dernier modele dont la purete d'ame et de corps est unique. Lord Henry un ami de Basil au caractere provocateur vient de rencontrer ce nouveau modele et est seduit par lui au point de vouloir "l'instruire".

-Vous êtes trop séduisant pour vous adonner à la philanthropie, monsieur, bien trop séduisant !

Et Lord Henry se laissa tomber sur le divan en ouvrant son porte cigarette.

Le peintre s’était occupé à mélanger ses couleurs et à préparer ses pinceaux. Il paraissait soucieux et, lorsqu’il entendit la dernière remarque de Lord Henry, il le regarda, hésita un instant et finit par dire:

-Harry, je voudrais terminer ce tableau aujourd’hui. Me trouverais-tu grossier si je te demandais de t’en aller ?

Lord Henry sourit et regarda Dorian Gray :

-Dois-je sortir, monsieur ? demanda-t-il.

-N’en faites rien, Lord Henry, je vous en supplie. Je vois que Basil est dans une de ses humeurs boudeuses et je ne peux pas le supporter quand il boude. En outre j’aimerais que vous me disiez pourquoi je ne dois pas m’adonner à la philanthropie.

-Cela m’étonnerait que je fisse rien de tel, monsieur. C’est un sujet si ennuyeux qu’on serait obligé d’en parler sérieusement. Mais je ne vais certainement pas m’enfuir puisque vous m’avez demander de rester. Cela ne t’ennuie pas vraiment, Basil, n’est-ce pas ? Tu m’as souvent dit que tu n’aimais que tes modèles eussent quelqu’un avec qui bavarder.

Hallward se mordit la lèvre.

-Si Dorian le souhaite, reste, bien sur. Les caprices de Dorian sont une loi pour tout le monde, sauf pour lui.

Lord Henry prit son chapeau et ses gants.

-Merci d’insister, Basil, mais il faut vraiment que je parte. J’ai rendez vous à l’Orléans. Au revoir, monsieur. Venez me voir rue Curzon un après-midi. Je suis presque toujours chez moi à cinq heures. Ecrivez-moi pour vous annoncer. Je serais désolé de vous manquer.

-Basil, s’écria Dorian, si Lord Henry s’en va, je m’en vais aussi. Tu ne desserres pas les dents quand tu peins, et c’est horriblement ennuyeux de se tenir debout sur une estrade

En s’efforçant d’avoir l’air souriant. Demandez-lui de rester. J’insiste.

-Reste, Harry, pour faire plaisir à Dorian….et à moi, dit Hallward, le regard intensément fixé sur son tableau. C’est parfaitement vrai : je ne parle jamais en travaillant ; je n’écoute pas non plus, et mes pauvres modèles doivent s’ennuyer à mourir. Je te supplie de rester.

-Et mon rendez-vous à l’Orléans ?

Le peintre se mit à rire :

-Je ne crois pas qu’il y ait de souci à se faire de ce côté. Rassieds-toi, Harry. Et maintenant, Dorian, monte sur l’estrade, ne bouge pas trop et ne fait aucune attention à ce que dira Lord Henry. Il a une très mauvaise influence sur tous ses amis, à une seule exception près : moi.

Dorian Gray posa le pied sur l’estrade, avec l’air d’un jeune martyr grec, en adressant une petite moue d’ennui à Lord Henry, qui lui plaisait assez. Il était si différent de Basil, avec une si belle voix. Après quelque instants, il lui dit :

-Exercez-vous vraiment une si mauvaise influence, Lord Henry ? Aussi mauvaise que le dit Basil ?

-Les bonnes influences n’existent pas, monsieur. Toutes influence est immorale. Immorale du point de vue scientifique.

-Pourquoi ?

-Parce que influencer une personne, c’est lui imposer son âme. Elle ne pense plus ses propres pensées ni ne brule de ses propres passions. Ses vertus n’ont plus de réalité pour elle. Ses pêchés si la chose existe, sont des péchés d’emprunt. Elle devient l’écho de la musique d’un autre, elle joue un rôle qui n’a pas été écrit pour elle. Le but de la vie, c’est de s’épanouir. Réaliser à la perfection notre propre nature, voila pourquoi chacun d’entre nous est là. De nos jours, les gens ont peur d’eux-mêmes. Ils oublient le plus important de tous les devoirs : les devoirs envers soi. Evidemment, ils sont charitables : ils nourrissent l’affamé, ils habillent le mendiant. Mais leurs propres âmes vont affamées et nues. Notre race a perdu son courage. Peut-être n’en avons-nous jamais vraiment eu. La peur de la société, qui est la basée des mœurs, la peur de Dieu, qui est le secret de la religion : voila les deux éléments qui nous gouvernent. Et pourtant…

-Tu veux bien tourner la tête un peu plus à droite, Dorian, soit gentil, fit le peintre, plonger dans son travail et ne prenant conscience que d’une seule chose : que le visage du garçon s’était enrichie d’une expression qu’il n’y avait jamais vue auparavant.





(plus tard Dorian et Lord Henry dans le jardin)



-Allons nous asseoir à l’ombre, dit Lord Henry. Parker a apporté les rafraichissement. Si vous restez plus longtemps dans cette lumière, vous enlaidirez beaucoup et Basil ne vous peindra jamais plus. Ils ne faut vraiment pas que vous vous laissiez haler : cela serait inconvenant.

-Quelle importance ? se récria Dorian Gray en riant et en s’asseyant sur le banc du parc

-C’est de la plus grande importance pour vous, monsieur.

-Pourquoi ?

-Parce que vous jouissez d’une jeunesse des plus merveilleuses et que la jeunesse est tout ce qui compte.

-Je n’en ai pas le sentiment, Lord Henry.

-Non, pas maintenant. Mais un jour, quand vous serez vieux, ridé, laid, quand la pensée aura labouré votre front de ses sillons et que la passion aura brulé votre bouche de ses flammes hideuses, vous en aurez le sentiment, et il sera terrible. En ce moment, où que vous alliez, le monde succombe à votre charme. En sera-t-il toujours ainsi ?... Vous avez un visage étonnamment beau, monsieur. Ne froncez pas le sourcil. C’est vrai. Or la beauté est une forme de génie ; en fait, elle est supérieur au génie parce qu’elle se passe d’explications. Elle constitue l’une des grandes données du monde, comme la lumière du soleil, ou le printemps, ou le reflet, dans des eaux ténébreuses, de cette coquille d’argent que nous appelons la lune. Elle ne peut être mise en doute. Elle est souveraine de droit divin. Elle fait prince tous ceux qui la possèdent. Vous souriez ? Ah ! quand vous l’aurez perdu, vous ne sourirez plus… Les gens disent quelquefois que la beauté n’est que superficielle. Peut-être. Du moins n’est-elle pas aussi superficielle que la pensée. Pour moi, la beauté est la merveille des merveilles. Seules les personnes qui manquent de profondeur ne jugent pas d’après les apparences. Le vrai mystère du monde, c’est le visible et non l’invisible….

« Oui, monsieur, vous êtes l’enfant chéri des dieux. Mais les dieux reprennent vite leurs cadeaux. Vous n’avez que quelque années à vivre réellement, parfaitement, pleinement, Votre jeunesse partie, votre beauté s’en ira avec elle, et vous découvrirez soudain qu’il ne vous reste plus de victoire à remporter ou qu’il faut vous contenter de victoire mesquines que le souvenir du passé vous rendra plus cruelles que les défaites. Chaque mois qui décline vous rapproche de l’horreur. Le temps est jaloux de vous et guerroie contre vos lis et vos roses. Vous aurez le teint jaune, les joues creuses, les yeux ternes. Vous souffrirez horriblement… Ah ! mettez votre jeunesse à profit tant que vous la possédez ! Ne dilapidez pas l’or de vos jours à écouter les ennuyeux, à essayer d’aider les ratés sans espoir ou à faire don de votre vie aux ignorants, aux ordinaires, aux vulgaires.